Prix Nobel de littérature

Olga Tokarczuk a reçu le Prix Nobel de littérature 2018:  "for a narrative imagination that with encyclopedic passion represents the crossing of boundaries as a form of life." *

*https://www.nobelprize.org/prizes/literature/2018/tokarczuk/facts/

Tokarczuk, Olga Noir sur Blanc, 381 pgs. Prix Nobel de Littérature 2018 « Alors, remue-toi, balance-toi, cours, file! Si t’oublies ça, si tu t’arrêtes, il va t’attraper avec ses grosses pattesvelues et faire de toi une marionnette. Il t’empestera de son haleine qui sentla fumée, les gaz d’échappement et les décharges de la ville. Il va transformerton âme multicolore en une petite âme toute raplapla, découpée dans du papierjournal. » La clocharde du métro de Moscou qui parle ici appartient aux Bieguny(les marcheurs ou pérégrins), une secte de l’ancienne Russie, pour qui le faitde rester au même endroit rendait l’homme plus vulnérable aux attaques du Mal,tandis qu’un déplacement incessant le mettait sur la voie du Salut. En une myriade de textes courts, Les Pérégrins, sans doutele meilleur livre d’Olga Tokarczuk, compose un panorama coloré du nomadismemoderne. Routards, mères de famille en rupture de ban, conducteur de ferry quimet enfin le cap sur le grand large : qu’ils soient fuyards ou conquérants, lespersonnages sont aux prises avec leur liberté, mais aussi avec le temps. Et cesont les traces de notre lutte avec le temps que relève l’auteur aux quatrecoins du monde : depuis les figures de cire des musées d’anatomie jusqu’auxméandres de l’Internet, en passant par les cartes et plans. À travers les lieux et les non-lieux de ses voyages, OlgaTokarczuk a rassemblé des histoires, des images et des situations qui nouséclairent sur un monde à la fois connu et absolument mystérieux, mouvant réseaude flux et de correspondances... Sans jamais nous laisser oublier que « le butdes pérégrinations est d’aller à la rencontre d’un autre pérégrin ».
Tokarczuk, Olga Les éditions Noir sur Blanc Prix Nobel de Littérature 2018 Hérétique,schismatique, Juif converti à l islam puis au christianisme, libertin,hors-la-loi, tour à tour misérable et richissime, vertueux et abominable, JakóbFrank a traversé l Europe des Lumières comme la mèche allumée d un baril depoudre. De là à se prendre pour le Messie, il n y avait qu un pas et il le franchitallègrement. Le dessein de cet homme était pourtant des plus simples : ilvoulait que ceux de son peuple puissent, eux aussi, connaître la sécurité et lerespect d autrui. Il voulait l égalité. La vie de ce personnage historique, quifut considéré comme le Luther du monde juif, est tellement stupéfiante qu ellesemble imaginaire. Un critique polonais, saluant la réussite absolue de ceroman de mille pages, dit qu il a fallu à Olga Tokarczuk une « folie méthodique» pour l écrire. On y retrouve les tragédies du temps, les guerres, les pogromset la ségrégation, mais on y goûte aussi les merveilles de la vie quotidienne :les marchés, les cuisines, les petits métiers, les routes incertaines et leschamps où l on peine, l étude des mystères et des textes sacrés, les histoiresqu on raconte aux petits enfants, les mariages où l on danse, les rires et lespremiers baisers. Ainsi que le dit le père Chmielowski, l autre grandpersonnage de ce roman, auteur naïf et admirable de la première encyclopédiepolonaise, la littérature est une forme de savoir, elle est « la perfection desformes imprécises ». Au milieu du XVIIIe siècle, dans le royaume dePologne et bientôt à travers toute l Europe des Lumières, le singulier destinde Jakób Frank : mystique, habile politique, débauché, chef religieux oucharlatan, il fut pour les uns le Messie de la tradition juive, pour les autresun hérétique, ou pire, un traître. Pour conserver à son héros toute sonambiguïté, sa complexité et la polysémie de son apparition, la romancière achoisi de ne le montrer qu à travers les yeux et les propos d une foule depersonnages de tout milieu et de toute condition. Cette épopée universelle surl appartenance, l émancipation, la culture et le désir, est une réussiteabsolue : elle illustre la lutte contre l oppression, en particulier des femmeset des étrangers, mais aussi contre la pensée figée, qu elle soit religieuse ouphilosophique.